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Réflexions sur le projet de décret portant création d’un réseau d’aires protégées aquatiques en République Gabonaise

André FONTANA Dr.Sc       

« Rien n’est plus dangereux au monde que

la  véritable ignorance et la stupidité consciencieuse »

Pasteur Martin Luther  King

 

1-ANALYSE DES JUSTIFICATIONS DU PROJET DE DECRET.

Lors du 6éme Congrès mondial sur les parcs naturels tenu à Sydney en  novembre 2014, le Président Ali Bongo avait annoncé la volonté du Gabon de consacrer 23% de sa ZEE aux aires marines protégées. Cette prise de position courageuse répondait aux recommandations de la Convention sur la diversité biologique (CDB) de faire en sorte qu’au moins 10% des océans fassent partie du réseau d’aires protégées d’ici 2020.


Par Brainforest - 11/05/2017 à 03:47:27 - Modifié le 11/05/2017 à 05:21:03

Parallèlement, et en raison d’une gestion chaotique ou peu sereine, le secteur des pêches  maritimes a connu ces dernières années une crise qui s’est traduite par une baisse de l’offre en poisson sur le marché national et une hausse du prix de vente des produits  halieutiques. Cette crise a légitimement soulevé des remarques de l’Administration, qui a fait part de « la préoccupation majeure du Gouvernement relative au prix du kilogramme de poisson dans le panier de la ménagère ».

 

Cette préoccupation gouvernementale est parfaitement  louable et justifiée. En revanche, l’argumentation développée pour répondre à ce questionnement et faire le lien avec la création d’aires aquatiques protégées, (objet du projet de décret), pose de sérieux problèmes.

 

Ainsi, tels qu’exprimés dans la note de présentation de ce nouveau décret, 4 facteurs principaux seraient responsables de la hausse du prix du poisson.

 

Facteur 1 – « La multiplicité des intervenants dans la chaine de commercialisation du poisson, du pêcheur au client final »

 

    Le circuit de commercialisation du poisson de mer au Gabon est d’une extrême simplicité comparé à ce qu’il est dans d’autres pays africains. A cela, deux raisons : les deux grands marchés consommateurs sont Libreville et dans une moindre mesure, Port Gentil. Et l’immense majorité des débarquements  se font au niveau de ces deux agglomérations. Pour la pêche artisanale, la vente se fait soit directement au débarquement, soit par l’intermédiaire de mareyeurs ou grossistes qui alimentent  des détaillants sur les marchés. Pour la pêche industrielle, le produit est directement  vendu à Libreville à des mareyeuses qui le redistribuent à des détaillants sur les marchés. En conclusion, ce circuit est très court, logique et ne contribue guère à une hausse exagérée  du prix du poisson.

 

Facteur 2 – « La très forte pression exercée sur la ressource halieutique et conduisant à la raréfaction »

 

Cette affirmation sur laquelle je me suis déjà exprimé est totalement fausse. L’effort de pêche s’est considérablement réduit au cours de ces années et aujourd’hui, il peut être considéré comme faible en regard des potentialités en poissons et crevettes qui sont très satisfaisantes (voir  Rapport Garcia, Fontana et Cueff, Fontana…). Je précise que cette thèse que nous défendons est en contradiction totale avec les conclusions  du rapport Nansen 2014 avancées par Gabon Bleu. Ces conclusions sont basées sur des données scientifiques manifestement manipulées pour imposer un discours catastrophique et alarmiste sur la situation des ressources halieutiques (voir Rapport Fontana présenté à l’atelier).

 

Facteur 3 – «  L’exportation non réglementée de la majorité des captures »

   

Par cette assertion, il faudrait comprendre que l’exportation de la majorité  des captures diminuerait l’offre sur le marché national ce qui provoquerait une augmentation des prix.

Examinons donc la situation par armement industriel :

      APG : 100% de la production est vendu à Libreville, départ armement, essentiellement à des femmes commerçantes qui font office de mareyeuses et revendent à des détaillants sur les différents marchés de Libreville.

     SOCIPEG : 90% de la production est vendue au Gabon ( 50% directement sur Libreville et 40% vers la Province par l’intermédiaire de grossiste libanais) et  10% de produits non consommés au Gabon sont exportés ( Raie, rouget, céphalopode ceinture).

     SIGAPECHE : Schéma pratiquement identique, à savoir 90% de la production vendue au Gabon, dont 45% sur Libreville et 45% vers l’intérieur. Environ 10%, constitué d’espèce non commercialisables sur le Gabon, sont exportés.

     AMERGER : Cet armement crevettier exporte réglementairement une partie de sa production crevettière et commercialise sur place les prises accessoires de poissons et le reste des crevettes.

 

Concernant la pêche artisanale, il semblerait qu’une partie non déterminée de la production de petits pélagiques soit exportée (règlementaire ou non ? … à vérifier).

 En conclusion, l’argument concernant « l’exportation de la majorité des captures » est sans aucun fondement pour la pêche industrielle, dont on s’aperçoit qu’elle contribue au contraire à la satisfaction du gabonais et à l’économie nationale.

 

Facteur  4 – « la pratique des rejets en pêche industrielle concourt à la destruction des écosystèmes ».

Il faudrait comprendre qu’il existe un lien causal direct entre rejet destruction des écosystèmes diminution de la ressource augmentation du prix des poissons !!! Le problème des rejets mérite d’être effectivement posé, mais il doit être correctement et scientifiquement analysé, ( ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent) et des solutions sensées et intelligentes (elles existent) doivent être trouvées en concertation avec les armateurs.

Enfin, concernant le lien causal entre rejet et prix du poisson, l’état réel et satisfaisant de la ressource démersale ne plaide aucunement en sa faveur.

 

En conclusion, et par un raisonnement circulaire, la note explique doctement que « un des leviers pour  agir favorablement et durablement  sur les prix du poisson est de stocks en protégeant les zones sensibles à travers les aires protégées ». CQFD !!!

 

Cette contre-vérité ne résiste évidemment pas à l’analyse, puisqu’ aucun des quatre arguments avancés ne peut justifier la hausse du prix des poissons.

 

En réalité, les causes du prix élevé du poisson sont à rechercher ailleurs :

- La fixation des prix du poisson obéit à la simple loi de l’offre et  de la demande et aujourd’hui il est reconnu et admis que l’offre ne peut satisfaire une demande de plus en plus forte et qui ne fera que croitre dans l’avenir. (cf. projections sur la consommation du poisson au Gabon). Ce déséquilibre du marché local en poisson frais est d’ailleurs compensé depuis quelques années par une importation de plus en  plus massive de poissons  congelés.

- La diminution de l’offre fournie par les armements locaux n’est pas due à une raréfaction  de la ressource comme certains voudraient le faire croire, mais à une série de mesures règlementaires  brutales (c’est-à-dire  sans concertation) visant (1)  à restreindre l’accès aux zones où se trouve précisément la ressource,  (2)  imposer une forte augmentation de maillage totalement injustifiée… etc, autant de mesures qui ont justifié la tenue de l’atelier initié par Mme le Ministre délégué aux pêches.

 

2- LES OBJECTIFS ATTRIBUES AUX AIRES PROTEGEES AQUETIQUES

 

« Le réseau des neuf parcs marins et des onze réserves aquatiques… fruit d’un long processus scientifique…et de consultations des populations locales a pour vocation à faire augmenter la biomasse, l’abondance, la diversité et la taille des effets vont s’étendre par-delà les limites des parcs marins afin de contribuer au maintien et à la reconstitution des stokcs de poissons dans les zones consacrées à la pêche ». Ces propos très généralistes ne vise qu’à promouvoir une vision idyllique des APA et inciteraient à un optimisme béat que l’on peut assimiler à l’angélisme.

En réalité, toutes les études et expériences sérieuses dans le monde montrent que ces APA sont un outil d’aménagement parmi d’autres. Pour espérer produire des résultats, ils doivent être intégrés dans une démarche globale de gestion des pêcheries dont le but final est  de réconcilier les impératifs de conservation et les objectifs de production halieutique. Pour cela, cette démarche doit s’appuyer avant tout sur une bonne connaissance des écosystèmes concernés et de leur fonctionnement, paramètre que les auteurs du projet de décret refusent de prendre en compte. On doit donc s’interroger sur les raisons d’un tel déni des réalités…

 

Par ailleurs, le fameux effet « spillover », ou effet de débordement, pour autant qu’il puisse exister dans le cas de l’écosystème côtier gabonais, sera malheureusement de peu d’effet concret sur la production halieutique dans le contexte juridique gabonais ( cf décret 579 et projet de décret).

 

3 – LA GESTION DES 11 RESERVE AQUQTIQUES

« Les activités de pêche y sont permises, encadrées par des plans d’aménagement spécifiques »

On ne peut souscrire à cet objectif très pertinent… s’il n’était contredit par les dispositions des articles 43 et 44 du projet de décret, articles qui interdisent explicitement  toute pêche industrielle dans six Réserves aquatiques situées sur le plateau continental et en limitent très fortement l’exploitation artisanale.

Deux autres réserves aquatiques côtières resteraient accessibles à la pêche (Koumandgi et Gamba) sous réserve de plan d’aménagement. Malheureusement, l’essentiel de ces deux réserves  se situent à l’intérieur de la zone des 6 milles où, d’après l’article 57 du décret 579PR/MPE DU 30/11/2015, toute pêche industrielle est interdite…

Enfin, les 3 dernières réserves aquatiques (Abysse bleu, Canyon Cap Lopez, Grand Sud) concernent des zones de grand fond où seule la pêche hauturière thonière peut  être pratiquée et sont donc sans intérêt pour la satisfaction du marché national. Quant aux fameuse zones tampons des parcs larges de 3 milles, seule une infime partie pourraient éventuellement être accessible à la pêche industrielle à raison de l’article 57 du décret 579.

 

En conclusion, l’effet d’annonce sur l’ouverture à la pèche des réserves aquatiques s’avère à l’évidence fallacieux, sauf à mettre en cause certaines dispositions du décret  579, ce qui poserait des problèmes de cohérence juridique entre textes réglementaires …

 

La meilleure preuve en est fournie par la représentation cartographique issue du projet de décret et délimitant les zones réservées à la pêche industrielle poissonnière. Celles-ci seraient limitées au sud du cap Lopez à une bande pour partie impraticable en raison de fonds rocheux et pour les fonds praticables, peu riche en espèces halieutiques commercialisables. Pour la partie au nord du cap Lopez, la zone attribuée à une pêche industrielle saisonnière concernerait pour au moins 80% des fonds inaccessible aux chalutiers en raison de profondeurs importante.

Enfin, dernière incohérence, parmi d’autres, relevée dans ce projet : certainement dans un souci de mieux  «  vendre  le projet auprès des décideurs politiques, les auteurs s’évertuent a démontrer que la mise en œuvre de ces aires protégées aquatiques aurait un impact négligeable sur les activités industrielles et artisanales. Mais alors dans ces conditions, comment expliquer que ces dispositifs d’APA pourraient permettre une augmentation de la biomasse, de l’abondance, de la diversité, etc. ???

 

4 - CONCLUSION GENERALES 

Avec  de telles disposition, il est prévisible à 100% que la production de la pêche industrielle poissonnière va chuter avec comme conséquences (1) une offre de plus réduite sur le marché national, (2) par effet mécanique, une augmentation des prix du poisson frais pour le consommateur gabonais, (3) une hausse des importations de poissons congelés, (4) la mort économique et la disparition à très brève échéance de la pêche industrielle chalutière, (5) un certain nombre de répercussion socioéconomique infligées à la population.

Dans le même temps, on ne voit pas comment la pêche artisanale pourrait s’y substituer. Le Gabon n’a pas de traditions de  pêche comme le Sénégal ou le Ghana. La pêche artisanale maritime gabonaise est pratiquée uniquement  par des pêcheurs étrangers suivant des dynamiques,  des organisations sociales et des modèles économiques qui leur sont propres. D’ailleurs, à espèce identique, le poisson « artisanal » est vendu bien plus cher que le poisson industriel…

En conséquence, ce nouveau décret tel qu’il est conçu placerait le secteur des pêches dans une situation extrêmement critique et le consommateur et l’Etat gabonais en paieraient le prix. La décision final reste bien évidemment politique mais elle devra bien en évaluer les conséquences par rapport aux objectifs socioéconomique fixés par M. LE Président de la République au secteur des pêches. 

Et pourtant, le Gabon dispose de deux atouts importants : Une ressource halieutique abondante en très bon état (j’insiste sur Très bon état) et un système d’exploitation d’une rare simplicité…Il serait donc aisé de concilier :

- Les objectifs de conservation de la biodiversité et de protection des installations pétrolière et des zones de ponte de tortues, 

- Un développement durable des activités de pêche et,

- Le  respect des engagements  internationaux pris en matière environnementale par M. le Président de la République.

 

Mais pour cela, il suffirait que des prises de position idéologiques développées par ignorance totale ou refus des réalités ne prennent le pas sur une démarche structurée, raisonnée et concertée.

 

 

                                                                              Le 4 mars 2017

 

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